Mois : février 2021

Exposition « Prendre Corps »

« Il y a une fêlure en toute chose. C’est ainsi qu’entre la lumière » chantait Leonard Cohen.

C’est ce que l’oeuvre de Fanny Alloing illustre. D’abord, des empreintes moulées : visage, buste. Puis, ses créations sont devenues plus grandes, avec des empreintes de corps, réalisées sur des modèles nus, souvent des danseurs – elle-même est ancienne danseuse. Fendus, craquelés, ils se présentent frêles, fragiles comme des peaux de mue : elle les nomme « chrysalides ».

Professeur de modelage sur terre, son travail artistique est récent : « J’ai commencé à présenter mon travail de terre en 2014, explique-t-elle. Avant, je mettais en scènes des mues de plâtre. L’empreinte, au plus près de l’être qui a posé, et la sortie du modèle de sa chrysalide : c’est l’essence de mon travail ». Depuis cinq ans, le plâtre est devenu matrice, où elle estampe la terre en couches fines à l’intérieur, aboutissant à des oeuvres épaisses de deux centimètres, « fines comme des feuilles d’automne ». Chaque étape se charge d’une valeur symbolique. D’abord, le processus : « Le moulage est une expérience à deux et, lorsque les gens sortent du plâtre, c’est  comme une renaissance. » Les matériaux, ensuite : « Les nus de plâtre  sont fantomatiques, comme une mue d’insecte, tandis que lorsque j’estampe la terre à l’intérieur des plâtres, je retrouve la densité de la chair ». Puis vient le transport de l’estampe de terre sèche pour la cuisson, avec la part de hasard et la possibilité de sa destruction qui y sont liées, l’extrême délicatesse du moulage pouvant en causer la perte. Démarche et objet parlent du corps, de l’expérience du corps comme connaissance de la finitude et intuition de sa mortalité. Là, se fonde ce sens tragique du destin humain, incarné dans une enveloppe charnelle où grâce et fragilité s’intriquent.

De l’apparence de momies enveloppées de bandelettes de plâtre de ses débuts, les « chrysalides » humaines de Fanny Alloing ont atteint, par le passage à la terre cuite, un surcroît de force d’évocation. Le brut de la matière qui se fissure, se mêle à la sophistication des effets d’émaillage et à la subtilité du rendu des corps. Il s’en dégage une empathie aiguë pour l’homme, qui parle du lien, de la vunérabilité et de la dignité. Et ce « combat pour garder l’être », dont parle la céramiste au sujet du processus de création, acquiert son deuxième sens, plus profond, de portée métaphysique.

Mikaël Faujour / La revue de la céramique et du verre

Exposition « Pollens »

C’est du silence sculpté, du silence empli de recueillement et de paix. Fanny Alloing lui donne une apparence humaine. Le visage est placide, les yeux sont clos, la bouche trace un pli que ne déforme aucune amertume ni colère. Tout se passe à l’intérieur du crâne, en une méditation à laquelle nous ne sommes pas conviés, que l’on peut  juste imaginer, en fonction de notre ressenti devant les traits du modèle immortalisé par la terre. Alors, nous faisons silence, aussi, et pour une fois, laissons au vestiaire les pépiements intempestifs de nos consciences. Fanny Alloing nous invite à tempérer les tumultes du monde, à nous recueillir à notre tour, la vie, n’est-ce pas, se vit avec plus de fougue et d’enthousiasme si l’on sait de temps à autre s’abandonner à écouter battre son coeur. Et laisser tomber pour quelques instants, le masque social pour le remplacer par un autre, plus serein.

B.L – Miroir de l’Art n°107

Exposition « Le Nuage Bleu – 2020 »

«  L’œuvre modelée dans la modernité parle de l’éternité de la condition humaine ».

Forte d’une pratique de la danse, l’artiste propose un ballet au mouvement figé, arrêté sur le pied d’une sellette. À nous de saisir comment dans le silence se postent ces enveloppes corporelles. En apesanteur et en douceur. Loin de la dépouille, d’aucuns pourtant y voient les soeurs de momies, frères de gisants. Travaillées en séries : visages, petits bustes, avec ou sans bras, croisés ou non, jouant sur l’expression, yeux clos, mais aussi le mouvement, presque la résurrection, dans la gestuelle de leur positionnement. L’oeuvre est aussi saisissante qu’émouvante.

Fanny nous dit apprécier surtout, outre Louise Bourgeois, Auguste Rodin. En dehors du lien indéfectible qu’il entretint lui aussi avec la danse, elle cite en référence sa pièce maîtresse monumentale, La porte de l’enfer. Permettons-nous alors de voir dans cette oeuvre s’ouvrir « la fenêtre de l’envers ». Des gens, des choses, de la vie. Fanny Alloing sculpte la mémoire, estampe la trace, façonne le souvenir. L’oeuvre modelée dans la modernité parle de l’éternité de la condition humaine, sans souci de genre ni d’époque. Universelle. Afrique, Asie, Europe, temps ancestraux et temps contemporains – sans l’imposture de la posture ou du concept creux -, tout se croise et se répond. Et, en écho à la forme, résonne en fond une simple mais émouvante poésie.

Extraits du texte de Patrick Le Fur. Artension numéro 154 ( mars- avril 2019 )